9. Terre de Feu

9. Terre de Feu

Dimanche 3 décembre. Départ pour Porvenir. Faux départ. Le ferry est complet. Nous commençons à nous installer dans le terminal vide tout passager. Séchage du linge devant les radiateurs, école sur les bancs, repérage de la pelouse pour planter la tente ce soir, quand Nato passe nous voir. Retour à la maison! Bonheur d’un dernier tour à la piscine. Humm, l’eau chaude.

Lundi 4 décembre. Vrai départ (nous avons nos billets cette fois!). Traversée du détroit de Magellan sous un ciel incroyable! Les nuages qui se forment sur les montagnes avant de venir sur la mer transforment le ciel en un tableau magnifique. Sur le bateau deux autres cyclos : Annie et Pascale, partie du Canada, ils sont en route pour Ushuaïa.

Nous posons les pieds en Terre de Feu, Il vente. De plus en plus fort. La côte est belle. Le vent nous aide sur ce ripio pas facile. Virage au nord. Aille ça se corse. J’essaie de protéger Leila des bourrasques, tout en essayant de ne pas me projeter sur elle. Pas facile. Ni pour l’une, ni pour l’autre. Le soir arrive. Le vent ne faiblit pas. Pas vraiment d’endroit où planter la tente ici, pas vraiment d’eau non plus. Nous sautons la barrière d’une estancia vide d’habitants. Flo va demander de l’eau au voisin. Un cochon pend à un crochet. Une dizaine de chiens lui sautent dessus. Le gars est entier. Comme cette terre. Il nous donne le peu d’eau qu’il lui reste de sa dernière virée à Porvenir. Après maintes tergiversations, nous décidons de nous mettre à l’abri contre un des murs de l’estancia. Si les proprios débarquent, nous leur expliquerons qu’il n’y avait pas vraiment le choix…

Nous nous réveillons. Soleil. Nous nous préparons. La pluie commence à tomber. Flo sort. Grand ciel bleu, mais de la neige au pied de la tente. Nous plions l’intérieur, il se remet à pluineger. Nous déjeunons sous la tente, grand bleu. C’est à ne rien y comprendre. Une chose est sûre, le vent, lui, est toujours là! Il ne nous quitte pas de la journée. Il est plutôt de dos et avec une moyenne de 70/80 km/h, on arrive à faire des pointes à 30 km/h sur le ripio sans pédaler! C’est cool! Mais fatigant et on ne quitte pas les doudounes de la journée.

Après 110 km de piste, ça y’est nous rejoignons l’asphalte ! Enfin le refuge du carrefour. Un abri construit sous le gouvernement Bachelet. A l’origine, il y avait tables, bancs, étage où dormir à deux (ou quatre un peu serre), toilettes sèches et même un poêle! Aujourd’hui, la plupart de ces refuges ont été vandalisés, certains sont inutilisables, d’autres continuent d’accueillir les cyclos en manque d’abri protégé du vent. C’est notre cas ce soir. On en profite pour éduquer les automobilistes qui viennent se soulager à l’abri du vent contre le mur du refuge…

Mardi 6 décembre. Aujourd’hui nous avons décidé d’aller voir les pingouins, enfin les manchots. “Petit” aller-retour de 15 km sur piste. Facile, si il n’y avait pas ce bbrrr de vent ! Du coup, on se lève tôt car on sait que ce ne sera pas facile justement, et ça ne l’est pas. Vent de face, de côté. Leila chute plusieurs fois. Elle maudit le vent (et sans doute aussi ses parents…). Nous finissons par arriver en avance pour la visite et nous nous abritons derrière la porte fermée (le proprio du terrain sur lequel se sont installés les manchots a clôturé les lieux pour protéger les bestiaux et organise des visites guidées d’une heure top chrono). La porte s’ouvre, lavage des semelles pour ne pas contaminer les lieux… Et ça y’est nous voyons ces fameux pinguinos. Ils sont beaux ! Normal ce sont des rois. Ils ressemblent aux empereurs, mais contrairement à leurs cousins, ils ne vivent pas en Antarctique. Les ados sont en pleine mue. Ils se font rabrouer par les adultes quand ils essayent d’intégrer les groupes de paroles. Un petit groupe part à la pêche, cahin-caha, vers la plage. Ça vente, ça caille. Nous nous demandons quand même ce qu’ils fichent là! Mais nous, nous sommes bien contents d’avoir réussi à venir jusqu’ici pour les voir !

Retour avec le vent, un poil plus aidant, mais ce n’est pas non plus la fête. Nouvelles chutes sous le regard des guanacos. Ouf, retour au refuge et … arrivée sur le goudron!

Cap à l’est, vent de dos ! Ça file comme jamais ! Pas de trafic (nous apprendrons plus tard qu’à cause du vent, les ferrys n’ont pas pu faire les traversées pour la Terre de Feu ce jour-là), les guanacos broutent tranquilles sous le soleil, la pampa se pare de magnifiques couleurs. Nous faisons du 35km/h sur le plat sans donner un coup de pédale ! Le rêve!! Pause goûter tardive dans un nouveau refuge, seul abri possible avant la frontière à 30 km. On reste? On continue? Deux cyclos arrivent, Paul le polonais et Brice le breton, ils arrivent de Provenir, partis à 11h30 ce matin, nous en sommes à notre troisième jours… C’est décidé, on continue! C’est magique. Les enfants se prennent pour des supers héros avec leurs VEE, vélos à énergie éolienne ! C’est trop coooool le vélo!

Arrivée au poste frontalier argentin. Le gendarme : “l’hosteria c’est par ici, la salle d’attente, gratuite, chauffée avec cuisinière et douche chaude c’est par là, vous pouvez laisser vos vélos dehors, on est là toute la nuit”, “Et pour les papiers?” “ha oui, c’est par ici”. 10 ans après, les souvenirs reviennent. Déjà à l’époque la douche des filles ne fonctionnait pas, celle des gars fermait mal. Le bonheur d’avoir un endroit au chaud après tant de froid est toujours le même. Célestin nous dit : “ce matin je m’imaginais un camion vide pour transporter les brebis. Hop, on met les vélos dedans, contre les bottes de paille. Il nous emmène aux manchots et on revient au carrefour avec. Sauf que ça c’est pas passé comme prévu.” Et non, nous avons fait près de 90 km, dont 30 km de ripio abominable et 60 km de pure bonheur !

Fou rire en voyant des prises au plafond de la salle d’attente : “Comment ils font pour recharger leur téléphone ? Ils sautent? Ils appellent les pompiers?”

Le lendemain, le vent aide toujours et la circulation est toujours aussi faible. Nous pouvons nous amuser, discuter côte à côte, faire des travellings sans les mains, regarder les puits de pétrole disséminés dans la pampa, les gazoducs qui la traversent. Puis on arrive dans la ville, la grande, Rio Grande. C’est la fête de l’illumination de l’arbre, avec jeux, concerts, churros. Les enfants sont perdus ! Trop de contraste avec les derniers jours. L’arbre en question est celui de noël. Un sapin. Comme il n’y en a pas ici, chaque ville et chaque village en fabrique un avec des guirlandes accrochées à un poteau central. D’où l’illumination de l’arbre. Nous en voyons aussi en bouteilles, pneus, planches, etc. Et alors que nous sommes censés être en plein été, il y a des bonnets rouges et des bonhommes de neige un peu partout. Vive la mondialisation !

Mais ce soir nous ne restons pas. L’illumination se fait à la tombée de la nuit, et la nuit elle tombe bien trop tard sous ces latitudes. Nous filons chez Jose, notre hôte ici. Nous n’avions pas bien compris, mais Jose habite chez sa compagne et laisse sa petite maison aux cyclos de passage. Et des cyclos, il y en a un paquet qui passent par ici ! Certains ont même tendance à rester un peu plus que de raisons, sans forcément s’occuper de la maison… Les enfants découvrent l’ambiance “casa de ciclista”. Nous serons 11 le dernier soir autour de l’asado, à venir d’un peu partout : Espagne, Canada, Chili, Argentine, France. Il y a ceux qui vont au nord, ceux qui vont au sud.

Il est temps de reprendre la route, direction le sud pour nous. Vent de face. On ne peut pas toujours avoir de la chance. Virage, le vent tourne avec nous. “C’est l’arnaque” nous dit Leila. “En plus, ce matin, il faisait grand beau et maintenant c’est tout gris”. De fait, de magnifiques nuages couvrent la pampa et nous sommes contents de ne pas être en dessous! Il est vite l’heure de chercher un endroit où planter la tente à l’abri du vent. Premier stop pour demander de l’eau, un grand gaillard au fort accent russe remplit nos gourdes. Pas vraiment avenant le gars. Nous poursuivons notre route sans rien demander de plus. Bientôt une estancia. Nous y avions dormi il y a dix ans. Souvenir d’une très bonne soirée. Aujourd’hui, le proprio ne veut plus des cyclos. Mauvaises expériences? Abus? La faute aux applications et réseaux sociaux qui référencent les lieux de bivouacs, mais aussi les lieux de rencontre qui devraient rester propre à chacun? En tout cas, son père est désolé de ne pouvoir nous aider, le jeune stagiaire aussi, et nous, nous sommes désolés de la tournure que prennent les voyages. Nous continuons. Le soleil se couche après 23h. Les journées peuvent s’étendre sans danger, mais pas sans fatigue. Ça commence à tirer et toujours pas un arbre ou une bosse derrière laquelle s’abriter. Enfin un semblant de forêt. Un camping, fermé, cadenassé. Une dame arrive. Le camping est fermé, oui, mais pas pour les cyclos chahutés par le vent, ouf! Elle cherche avec nous le meilleur endroit pour planter la tente, puis finit par nous proposer un cabanon et allume le poêle d’une cuisine extérieure. Toutes les mains s’y réchauffent. Un couple d’amis sort. “Mais je vous connais! Je vous ai vu sur Instagram!”,”Quelle notoriété!” Une vidéo réalisée par la gérante d’un camping au nord de Concepcion a fait le tour du Chili et s’en est même allée du côté de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay. Pour toutes ces personnes qui demandaient comment nous suivre, nous avons créé un compte Instagram (Terre_de_paysages). Nous avouons ne pas être encore au top, plus à l’aise sur nos vélos que sur les réseaux…

Leila nous le fait remarquer : “Nous ne sommes plus dans la pampa, il y a des arbres!”. Les paysages changent en atteignant le sud de la Terre de Feu, plus boisés, plus montagneux, des lacs. Les journées sont plus grises aussi, un peu longuettes parfois. Des portes s’ouvrent. Celle de la boulangerie de Tolhuin qui accueillent depuis très longtemps les cyclos dans sa réserve au sous-sol, celle de la protection civile, grand sourire, qui met les enfants au chaud. “Trop chaud” d’après Célestin. “Ils mettent le chauffage à fond et ouvrent les fenêtres!!”. Dix ans plus tard, nous n’arrivons toujours pas à nous faire aux brûleurs de gazinières qui restent allumés sans casserole dessus. Par réflexe, nous continuons de les fermer…

Dernier col avant Ushuaïa. Giboulée de neige au sommet! Petite pluie dans la descente. Refuge sous les devantures des bâtiments fermes de la station de ski. Nous errons parmi les ouvriers qui s’occupent de la maintenance, construisent nouveaux hôtels et cabanas de luxe. Un renard de Patagonie nous regarde planter la tente sur les pelouses grasses de l’école de ski. 22h30, il fait encore jour. Difficile de se coucher tôt et de garder un rythme “normal”. Il fait froid comme en hiver, mais jour comme en été, drôle de noël en perspective!

Ushuaïa! Ça y’est nous y sommes! Nous n’avions pas prévu de venir jusqu’ici et nous sommes contents d’y être arrivés! Fin del mundo. A la fois si loin, et si proche. C’est la première fois depuis quatre mois que nous reconnaissons aussi bien les lieux. L’atmosphère, la sensation d’arriver au bout du monde sans pour autant que ce soit la fin. Nous ne pouvons nous empêcher d’aller sur les pontons voir s’il y a possibilité de continuer plus au sud….

Canal de Beagle. Zone de friction entre l’Argentine et le Chili. Il y a une douzaine d’années, un ferry avait été mis en place pour relier Ushuaïa, argentine, et l’île Navarino, chilienne. Depuis le covid, il ne fonctionne plus. Les autorités chiliennes ne veulent plus non plus des traversées commerciales en petite lancha. Restent les traversées officieuses, ou la chance de rencontrer un équipage prêt à nous emmener. Flo y croit, et il a raison! La chance nous sourit : Igor accepte de nous embarquer! Nous avons quelques jours pour nous reposer, fêter un anniversaire (Nous avions fêté ici les 30 ans d’Aurélie, nous y fêtons cette fois les 44 de Flo, aux enfants d’écrire la suite s’ ils le souhaitent…), et visiter le musée de la prison d’Ushuaïa.

Muséographie particulière : chaque petite cellule constitue une petite salle. Et des petites cellules, il y en a beaucoup. Il était un temps ou les prisons servent à coloniser les territoires où personne n’avait vraiment envie de s’installer. Ces cellules racontent tout ça, les expéditions navales, la flore, la faune, la création de la ville, son développement, les natifs, ces peuplent “qui n’ont pas su se faire à la culture des colons”. Une frise chronologique numérique se termine sur une photo de partie de chasse, la légende précise “Chasseurs de natifs”. Point. Il m’a fallu un temps pour réaliser ce que j’avais sous les yeux. Une histoire qui se termine sur une chasse aux populations locales sans aucune remise en question. A Bariloche, le musée de la ville, si il n’avait pas encore revu ses expositions, interpellait le visiteur par des pancartes sur cette façon de construire l’histoire : “Peux-t-on résumer un peuple à ses outils ? » ; « Colonisation : premier génocide sud-américain » ; « Pourquoi les femmes sont-elles absentes de cette salle? » ; « Non, ces terres n’étaient pas des déserts.” Ici, rien. Les salésiens se montrent en médiateurs entre des colons qui ne comprennent rien aux populations locales et des populations locales trop heureuses de pouvoir chasser des moutons parqués. Envie de coup de gueule. Envie de crier, de pleurer. Stop. D’une colonisation à l’autre, rien ne change. D’une guerre à l’autre, tout est pareil. Ici, la-bas, pourquoi ce besoin d’écraser l’autre, le faire disparaître, puis parler de désert. Il n’y avait rien avant, nous avons tout fait. Mensonge. Je ne peux plus voir ces photos figées, coupe au bol, ces habits porteurs de mort. Mal. Culpabilité. Ces colons, européens, c’est moi, c’est nous.